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Par Jacques Sémelin Directeur de recherche au CNRS (CERI) et professeur à Sciences-Po. |
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« Depuis l’adoption par les Nations unies, le 9 décembre 1948, de la convention sur la prévention et la répression du crime de génocide, ce mot s’est installé dans le langage courant pour signifier le mal absolu, l’horreur extrême détruisant des populations civiles démunies. Créé en 1944 par le juriste polonais Raphael Lemkin, le terme a connu un succès international grandissant. On a ainsi parlé de « génocide » dans presque tous les conflits de la seconde moitié du XXe siècle ayant fait un nombre important de victimes civiles : du Cambodge à la Tchétchénie, en passant par le Burundi, Vendéens en 1793, des Indiens d’Amérique du Nord, des Arméniens en 1915, sans oublier encore les cas de famine en Ukraine, les diverses déportations de populations dans l’ex-URSS stalinienne, ainsi que, bien entendu, l’extermination des juifs européens et des Tziganes, mais aussi les bombardements atomiques américains d’Hiroshima et de Nagasaki. Cette liste n’est bien sûr pas exhaustive... L’application de la notion de « génocide » à ces situations historiques très hétérogènes suscite de nombreuses objections et des débats passionnels. Ces multiples emplois expriment le besoin de recourir à un terme de portée universelle pour désigner un phénomène massif au XXe siècle : celui de la destruction des populations civiles. D’autres termes sont apparus, comme « politicide » (1988) ou « démocide » (1994). Mais celui de « génocide » continue à surplomber le champ au point que se développent les genocide studies. Le premier problème posé par le mot « génocide » se rapporte donc à ses usages. Il fait partie de toutes sortes de rhétoriques identitaires, humanitaires ou politiques. C’est là un sujet de recherche à part entière, qui révèle les enjeux liés à son emploi. Enjeux de mémoire tout d’abord, pour faire reconnaître aux yeux de tous LE génocide dont un peuple affirme avoir été victime par le passé. Le combat le plus emblématique en ce domaine est celui de la communauté arménienne. Enjeux aussi proprement humanitaires, quand des organisations non gouvernementales (ONG) déclarent qu’un peuple est en danger de « génocide ». L’emploi du mot vise à provoquer un choc dans l’opinion, et ainsi ouvrir la voie à une intervention internationale. Enjeux bien sûr judiciaires, dès lors que le mal est fait et qu’il s’agit de poursuivre devant les tribunaux internationaux tel ou tel responsable pour « crime de génocide ». […] Peut-on espérer quelques clarifications du côté des chercheurs ? Pas vraiment. La gamme des définitions est vaste, entre le psychologue Israël Charny, qui estime que tout massacre est un génocide (y compris l’accident nucléaire de Tchernobyl), et l’historien Stephan Katz, qui soutient qu’un seul génocide a été perpétré dans l’Histoire, celui des juifs. Les avis se partagent encore quant à la place à donner à la définition de l’Organisation des Nations unies (ONU). [...] D’autres objectent que des recherches en sociologie, histoire, etc., n’ont pas à être fondées a priori sur un texte juridique, c’est-à-dire normatif. Aussi entendent-ils développer les genocide studies avec les outils d’analyse propres aux sciences sociales. Dans ce but, ils partent de l’analyse du massacre (comme forme d’action, le plus souvent collective, de destruction de non-combattants), en se demandant dans quelles circonstances et sous quelles conditions un massacre ou une série de massacres peuvent devenir un génocide. L’intention de détruire Un problème parmi d’autres : la convention de 1948 accorde une place centrale à « l’intention de détruire un groupe en tant que tel » dans la définition du génocide. Mais la transposition de cette notion en histoire est problématique. Certains événements-catastrophes ne semblent pas avoir été « voulus », comme la famine de 1958-1962 dans la Chine communiste (entre 20 et 43 millions de morts). Personne n’a pu prouver à ce jour que Mao, dans son délire du Grand Bond en avant, avait l’intention de détruire son peuple. Cette hécatombe tient plus à la rigidité du parti, à son utopisme volontariste, à son incompétence économique, etc. En revanche, dans le cas de la famine en Ukraine de 1932-1933 (de 6 à 7 millions de morts), la volonté criminelle de Staline est bien plus identifiable. Nul doute que Moscou veut alors y détruire définitivement tout foyer de résistance. Est-ce alors un génocide ? Pour certains, oui ; pour d’autres, non, dans la mesure où l’intention destructrice de Staline ne visait pas à éliminer les Ukrainiens en tant que tels. [...] Quoi qu’il en soit, le piège qui guette en permanence l’historien est de se transformer en procureur pour prouver que tout était calculé à l’avance, alors que l’histoire est faite de concours de circonstances, d’incertitudes, bref n’est pas déterminée. [...] Faut-il [...] accorder un poids déterminant à l’idéologie et, plus largement, à un imaginaire politique du rejet d’un Autre qui préforme l’acte de massacrer ? On sait à cet égard le rôle essentiel d’intellectuels dans cette construction préalable de figures de l’ennemi. Mais cette matrice idéologique, tremplin au meurtre de masse, n’est jamais suffisante pour expliquer le passage à l’acte. [...] Le massacre relève bien souvent d’une stratégie délibérée, que son objectif soit de « nettoyer le territoire », de conquérir le pouvoir ou de purifier la race. Mais alors, ne risque-t-on pas de passer à côté de la dimension purement irrationnelle du massacre, et plus encore du génocide, comme entreprise quasi délirante de construction d’un ordre sécurisant d’unité et de pureté ? De la psychopathologie à l’anthropologie, en passant par l’histoire et la science politique, les genocide studies appellent nécessairement des regards transdiciplinaires, sans pour autant avoir la prétention de tout expliquer. »
Consigne : Pourquoi est-il aussi difficile de définir la notion de génocide ? Quels sont les enjeux liés à sa définition? Quels sont les apports théoriques des historiens aux débats ?
LE MONDE DIPLOMATIQUE | avril 2004 | Page 3 http://www.monde-diplomatique.fr/2004/04/SEMELIN/11120 |
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